Enquête sur une biorégion bruxelloise par le paysage ou prémices d'un observatoire citoyen du paysage métropolitain

Roselyne de Lestrange (Metrolab - LOCI) | note de recherche 2017 | Recherche n. 8

;
urban-ecology

Résumé

Via une enquête sur les biens communs paysagers de l'agroécologie et des infrastructures vertes, cette recherche vise à la création d'un observatoire citoyen du paysage métropolitain. Une telle plateforme ouverte réunissant des regards habitants et experts permettra de réfléchir le territoire, dans le double sens de le donner à voir et de le penser. Par des relevés, des représentations inédites du territoire appréhendé suivant des logiques non traditionnelles, et la réunion des projets qui dessinent la ville de demain, cet observatoire sera un outil d'enquête permanente au service d'une écologie métropolitaine. Cette note décrit les fondements théoriques et l'élaboration méthodologique de la recherche.

Cette démarche est également décrite dans un article coécrit par l'équipe Metrolab Brussels / LOCI UCL à l'occasion du 2e séminaire inter-écoles “Ville, Territoire, Paysage” (VTP) organisée par l'ENSAP de Lille et son laboratoire de recherche le LACTH: "Les clairs-obscurs des représentations de projet. Pistes d'articulation entre recherche académique et projet urbain".

Par Roselyne de Lestrange

Mots clés:

Topic: urban ecology

1. Cadre et modalités d'enquête

La question qui sous-tend l'enquête sur les biens communs paysagers est celle de la validité de la notion de biorégion, phénomène territorial et concept théorique, comme outil d'un urbanisme écologique à Bruxelles. Pourquoi? L'urbanisme écologique tel qu'on le convoque ici, répond à une éthique d'écologie humaniste. Il vise l'intégration et la coévolution entre les dynamiques anthropiques et naturelles des territoires, notamment par une approche éco-systémique du projet – multi-scalaire, transversale, collaborative, et réversible. Or en tant que phénomène, la biorégion 1 est un socioécosystème : elle résulte de cette intégration dont elle est l'indicateur. En tant que concept théorique, - R.L. Thayer propose alors de parler plutôt de Life Place pour éviter les confusions (Thayer, 2003) - elle est un Territoire Bien Commun (Common Ground), qui renvoie aux principes de gouvernance locale forte, de gestion ressourcielle 2 du territoire, de pratiques de soin et du 'buen vivir' 3: caractéristiques en résonnance avec le projet de l'écologie humaniste.

Système complexe de nature et de culture, le paysage manifeste la relation dynamique entre établissements humains et milieu naturel. Très proche de la biorégion phenoménale on peut dire qu'il en est l'expression perceptible; il peut donc nous aider à l'identifier. Il est également pertinent pour la questionner en tant que concept – territoire de projet pour une écologie métropolitaine. En effet les projets de grand paysage visent également – pour le champ qui les occupe - une gouvernance territoriale affranchie des limites administratives et sectorielles. Nous pouvons y trouver des pistes méthodologiques.

Plus fondamentalement, certains de ses éléments et configurations ou patterns, les biens communs paysagers 4 sont en puissance la matrice 5 de ce projet. Il s'agit de paysages ou éléments de paysages (on parle alors de ressources) :

  • perceptibles (accessibles physiquement, localisables),
  • dignes de l'intérêt général (de tous ou du plus grand nombre)
  • produits de communs ou reconnus pour leurs valeurs (morales, esthétiques, et/ou sensibles) dans une perspective collective (Donadieu 2014).

En plus des paysages reconnus comme biens communs (paysages classés ou protégés), on peut citer les paysages de l'agroécologie 6 et du naturbanisme 7: : infrastructures vertes (cours d'eau, continuités écologiques et de mobilité douce), espaces de nature urbaine accessibles librement; à plus petite échelle les frontages, les chemins et sentiers; et tous les éléments moins visibles ou non appropriables mais dont l'état a des conséquences sur les biens communs paysagers (nappes phréatiques par exemple).
Composants morphogénétiques de la biorégion, ces biens communs paysagers sont nos indices clé.

La recherche a une visée théorique méthodologique : tester une méthode d'identification de la biorégion – sa limite, sa structure et ses patterns (autrement dit sa grammaire). Ce faisant elle met le concept à l'épreuve du terrain. Elle a également deux objectifs appliqués. Le premier évoqué en introduction est la mise en place d'un observatoire citoyen du paysage métropolitain. Le second est d'observer le phénomène de développement de communs paysagers lié aux pratiques de naturbanisme et d'agroécologie dans la métropole fonctionnelle (Donadieu 2014). Ils témoignent de l'existence latente d'une biorégion conceptuelle et sont les possibles leviers de sa mise en projet. Dans notre contexte, cet horizon est-il envisageable? La biorégion permettrait-elle de dépasser la fragmentation institutionnelle? Peut-elle devenir un territoire commun de projet? A quelles conditions? Comment se placent des projets FEDER d'espaces ouverts par rapport à ce mouvement?

L'enquête s'organise en deux axes, analysés en regard du contexte métropolitain de fabrique des espaces ouverts. L'un, à dominante spatiale, suit le fil des biens communs paysagers existants ou en projet. L'autre lui est complémentaire et se focalise sur les pratiques qui président à leur fabrique.

Axe 1 / en quête du paysage Exploration des espaces de l'agroécologie et du naturbanisme existants et en projets qui dessinent la (potentielle) matrice paysagère biorégionale. Ebauche d'une grammaire spatiale de la biorégion.

Axe 2 : en quête des pratiques Observation participante et non participante de processus de fabrique de quelques espaces de l'agroécologie et du naturbanisme à Bruxelles. Les objectifs sont d'explorer la biorégion à l'œuvre dans des pratiques d'une part (Ebauche d'une grammaire de pratiques), et de comprendre le rapport entre l'action publique et la fabrique de biens communs paysagers d'autre part, de façon à compléter par un volet opérationnel le questionnement sur la viabilité de l'horizon biorégional pour Bruxelles. Des analyses complémentaires de cas exemplaires dans d'autres territoires en alimentent la dimension prospective.

Au fil de ces travaux nous identifions progressivement des éléments pour un scenario zero (Vigano', 2014) du paysage bruxellien 8. Intégrant les configurations existantes, les projets et leurs modalités, cet imagier ou lexique spatialisé de l'imaginaire biotopique pourra alimenter le débat public sur une approche écologique du projet urbain pour la métropole.

file

Schéma de la démarche de recherche RdL 2017

2. La biorégion comme question

L'histoire de l'urbanisme reconnait, à la suite des thèses de Françoise Choay (Choay, 1979), trois grandes familles d'utopies urbaines: progressistes, culturalistes ou naturalistes. Réponses plurielles aux enjeux contemporains de l'urbanisme à Bruxelles, les imaginaires polytopique, globotopique et biotopique de la métropole (Declève & Declève 2017) hybrident ces catégories. Invoquant la ville-région, l'archipel des villes-monde, ou la biorégion, ces trois imaginaires répondent à des logiques diverses : politique, économique ou écosystémique. Ils sont l'expression de dynamiques plus ou moins en tension mais effectivement à l'œuvre dans la fabrique du territoire métropolitain.

Nos travaux de recherche précédents (Declève & de Lestrange, 2016) ont été l'occasion d'explorer la traduction concrète de l'imaginaire biotopique à Bruxelles. Le premier indicateur est l'omniprésence du discours de l'action publique sur le métabolisme circulaire – le "développement durable" pris sous l'angle écosystémique. Nous avons également pu observer la montée en puissance d'un acteur-paysage (Declève 2015) aussi bien dans les débats d'idées que dans les processus de production urbaine. En témoignent l'importance donnée au paysage dans la construction de visions territoriales prospectives (fil conducteur des trois vallées de la Senne, la Dyle et la Dendre dans Bruxelles 2040; consultation Metropolitan Landscapes) ou la multiplication de stratégies opérationnelles sur les espaces ouverts (bassins versants solidaires, maillages verts et bleus structurants, stratégie Good Food de soutien au développement de l'agriculture urbaine). Ces tendances renvoient au récit urbanistique de l'inversion paysagère, courant qui place les espaces ouverts en tant que biens communs au cœur du projet urbain et qui se décline de façon très diverse dans les trois grandes utopies précitées. La biorégion comme concept théorique permettrait d'identifier le territoire à considérer pour l'approche écosystémique de l'inversion que propose l'imaginaire biotopique.

La paternité de cette notion revient à Patrick Geddes au début du 20°siècle, pour qui nature et culture sont indivisibles et doivent être pensées dans un rapport de coévolution. Il est repris comme base du mouvement de régionalisme critique de L. Mumford dans les années 1950. Mais le terme n'apparait pour la première fois qu'en 1977, dans la littérature scientifique environnementaliste : "The term refers both to geographical terrain and a terrain of consciousness – to a place and the ideas that have developed about how to live in that place. Within a bioregion the conditions that influence life are similar and these in turn have influenced human occupancy. A bioregion can be determined initially by use of climatology, physiography, animal and plant geography, natural history and other descriptive natural sciences. The final boundaries of a bioregion are best described by the people who have long lived within it, through human recognition of the realities of living-in-place." 9 (Berg & Dasmann, 1977). Depuis une trentaine d'années l'écologie du paysage 10, notamment avec les travaux de Richard T.T. Forman, diffuse ce concept dans le champ de l'aménagement, y compris celui de de l'urbanisme écologique, dont elle définit l'échelle de projet. Témoin de sa résonnance dans le champ de la recherche urbaine, l'école territorialiste italienne 11 y fonde son alternative critique à la métropolisation : "la biorégion urbaine ou le territoire bien commun" caractérise "un ensemble de systèmes territoriaux locaux fortement transformés par l’homme, caractérisés par la présence d’une pluralité de centres urbains et ruraux orga¬nisés en systèmes réticulaires et non hiérarchisés, en équilibre dynamique avec leur milieu ambiant." (Magnaghi 2014 p82).

Comme l'expose R.L. Thayer dans son ouvrage récapitulatif, les courants qui se saisissent de l'idée de biorégion peuvent être animés par différentes sensibilités éthiques et politiques mais ils ont quelques valeurs communes : réhabiter le monde naturel à une échelle locale pour le bénéfice de la société, revalorisation du 'sens of place', collaboration ville-campagne dans une vision non hiérarchique, résilience voir consilience 12 des territoires. Ces stratégies transposent les registres traditionnels de "l'aménagement du territoire" dans des valeurs autres : du projet sectoriel au projet systémique; de l'agglomération à la décentralisation; du bâti aux espaces ouverts; du foncier comme outil de croissance économique, aux communs comme outils de croissance qualitative ou de bien vivre; de la vitesse à la lenteur et au corporel; du générique au spécifique; de l'homogénéité du zonage à l'hétérogénéité du tissage; de la compétition à la coopération,... (Thayer, 2003), (Forman R. T., 2010); (Magnaghi, 2014).

Reconnaissons maintenant que si toutes ces approches écosystémiques des phénomènes territoriaux sont devenues une évidence et parler d'urbanisme écologique presque un pléonasme, la question de son échelle de projet reste ouverte. La biorégion, sensée y répondre, nous semble en fait un mystère à résoudre. Nous l'avons d'abord mobilisée comme élément de méthode, comme outil. C'est 'à l'échelle biorégionale' que nous avions l'ambition d'explorer les ressources écopaysagères aptes à infrastructurer la métropole bruxelloise. Or identifier cette biorégion comme un préalable se révèle être un contre sens, pour plusieurs raisons. Méthodologiquement d'abord, l'entreprise n'est pas pensable dans le cadre d'une recherche individuelle. Le territoire à interroger est trop vaste 13 et par ailleurs la notion est autant phénoménale que matérielle - définie 14 entre autres par des critères comme l'identité habitante territorialisée, qui ne peuvent être révélés que par des enquêtes nombreuses auprès des habitants. En revanche nous voyons dans les méthodes d'analyse du grand paysage - comme celles qui sont utilisées pour les atlas de paysage en Europe – des ressources indubitables, et dans les biens communs de son socle écopaysager, en résonnance avec sa complexité et son épaisseur immatérielle, une entrée plus circonscrite et pertinente. Théoriquement surtout, la biorégion est n'est pas seulement un concept géographique; c'est aussi un espace en projet, l'horizon d'une utopie : celle d'un territoire bien commun.

3. En quête du paysage

Pour explorer les espaces de l'agriurbanité et de la naturbanité existants et en projets qui dessinent la (potentielle) matrice paysagère biorégionale nous suivons trois pistes : l'extension du territoire biorégional ou la question de la limite; la structure écopaysagère et le paysage de l'agriurbanité.

L'extension du territoire biorégional ou la question de la limite

Phénomène ou projet, la biorégion renvoie à l'idée d'une extension - le corollaire de sa définition passe intuitivement par l'identification de sa limite. L'entreprise n'est pas simple puisqu'elle dépend de facteurs matériels et immatériels. Sa 'limite' est dynamique et progressive - Berg, à qui on doit la première utilisation théorique de la notion de biorégion, évoque lui-même une épaisseur qui peut avoir jusqu'à plusieurs kilomètres. A notre sens, sa reconnaissance n'est pas un préalable mais fait partie du processus aussi bien de connaissance du phénomène qu'éventuellement de projet. C'est donc une recherche à conduire de façon itérative avec les autres axes d'analyse; les hypothèses successives sont autant de représentations inhabituelles stimulant la réflexion sur la gouvernance du territoire.

Collecte de données

Concernant la dimension spatiale, tangible de la limite biorégionale qui nous occupe ici, les approches plus naturalistes privilégient les critères 'naturels' comme les écosystèmes, bassins versants, sols. Les approches culturalistes regardent en priorité les patrons d'occupation du sol. Nous avons sélectionné une série de thématiques permettant d'instruire cette double entrée qui préside à la définition de biorégion (milieu naturel et anthropique).

  • Aire métropolitaine fonctionnelle (définition ICEDD, étude Hinterland 2010)
  • Paysage, grands tracés & sites patrimoniaux
  • Espaces publics et partagés
  • Trame bleue
  • Trame verte
  • Trame jaune (espaces ouverts productifs)
  • Géologie & pédologie
  • Chemins et réseau de mobilité active en site propre

Analyse cartographique

Nous partons du principe que la métropole fonctionnelle définie par le périmètre de la 'zone RER' est un premier critère de définition puisqu'une ville-centre est l'élément déterminant de l'écosystème biorégional (Forman). La RBC est donc intégralement inclue dans la biorégion bruxellienne. L'analyse plus fine et prospective sur des potentiels de renforcement des logiques courtes et slow pourra questionner ce périmètre. Un deuxième critère consiste à suivre une logique paysagère, puisqu'elle se caractérise par l'interdépendance de facteurs naturels et humains dans le temps long de l'histoire – ce qui renvoie à la définition de la biorégion. Nous analysons donc la matrice paysagère dans laquelle la métropole fonctionnelle est inclue. Nous croisons le périmètre de cette zone avec les périmètres des sous-bassins versants, des masses d'eaux, des faciès paysagers liés au relief, aux couches géologiques, aux occupations du sol; nous incluons également des critères culturels et esthétiques (sites patrimoniaux, cônes de vues remarquables, périmètres d'intérêt paysager…), écologiques (réseaux écologiques), et des patrons d'occupation du sol spécifiques aux ressources du milieu (les paysage de l'agriurbanité et de la naturbanité). Lorsqu'il y a une adéquation entre entité paysagère, bassin versant, masse d'eau et occupation du sol, l'identification de la limite est assez simple. Mais la plupart du temps il est nécessaire de faire un choix. Nous priorisons les ressources propres au milieu et le grain fin (logique métabolique locale), puis les structures paysagères de longue durée (logique historique).

file

Fig. 2 Extrait de fond de carte d'analyse de la limite biorégionale : prioriser des indicateurs?

Cette approche cartographique sera complétée par un arpentage in situ permettant de faire vivre la carte par des vues 'paysagères'.

La structure écopaysagère

Principes

Une structure est d'une façon générique un principe organisateur, un élément dynamique de mise en relation des composants d'un système – néo ou socioécosystème pour la biorégion (Magnaghi, 2003). La structure écopaysagère est une charpente spatiale et écologique transcalaire qui irrigue ou innerve un territoire; elle est composée d'éléments, généralement réticulaires ou arborescents, qui sont en même temps corridors écologiques, repères identitaires et principes organisateurs de l'espace : park systems, réseaux hydrographiques, corridors écologiques, greenways piétons et cyclistes... Espace public ou commun qui accueille un réseau de mobilité active, mise en relation des quartiers de ville et de campagne, connexion les éléments de la trame écologique, repère identitaire : ces enjeux sont véhiculés par la vision de projet Green Infrastructure Strategy de l'Europe. La multiplicité de ses usages implique de nombreux acteurs et sources de financement dans des temporalités très diverses. La structure est donc un puissant levier d'intégration et de développement urbain qualitatif, un facteur clé de de la biorégion. Son (a)ménagement en est un scenario stratégique, une carrying structure (Tjallingii, 1996).

Étant donné l'ampleur du sujet et les moyens restreins dont nous disposons, nous procédons ici aussi de façon empirique, incrémentale et consciemment partielle, par des itérations entre cartographie et vérifications plus fines de terrain. Cette méthode doit néanmoins permettre de rencontrer nos objectifs de test méthodologique et d'identification d'indices ou éléments d'une grammaire biorégionale (voir introduction). Des analyses plus détaillées sont menées sur des cadrages qui incluent des sites de la programmation FEDER et des projets de collaborations interrégionaux ou intersectoriels (projet SAULE, Plan Directeur Interrégional Nerpeede). Ils permettent de vérifier la pertinence transcalaire et le caractère intégrateur des éléments identifiés.

Proposition méthodologique

Le travail sur la structure s'organise en trois temps: construction d'une méthode, identification de la structure (pré)existante, et enfin hypothèse d'une structure possible. En termes de méthode, nous avons établi une matrice permettant de systématiser dans un premier temps les potentiels éléments de la structure.

  • Le critère principal est la perméabilité du sol, étant donnée notre perspective ressourcielle ( (Forman R. T., 2010) (Tjallingii, 1996) (Clergeau, 2007), (Donadieu, Les sols peuvent-ils devenir des biens communs?, 2016)).
  • Les 3 critères secondaires répondent à la définition d'une structure écopaysagère 15: les éléments physiques, écologiques et/ou esthétiques qui portent l'agencement d'un paysage; l'accessibilité libre; la dimension locale (grain fin).
  • Un niveau complémentaire désigne les éléments de la matrice paysagère biorégionale qui contribuent à l'épaisseur et à l'activation de la structure mais qui ne sont pas forcément structurants à l'échelle biorégionale : patchs de paysage productif local, sites patrimoniaux et éléments de paysage (points de vue remarquables, cônes de vue, lieux d'ancrage…), réseau secondaire de mobilité active, éléments non structurants de la trame écologique.

Nous testons l'hypothèse suivante :

  • Le critère de perméabilité du sol est exclusif (hormis pour le réseau de mobilité active en site propre si le sol a une structure réservoir ou n'est que minoritairement imperméabilisé).
  • Les éléments qui répondent aux 4 critères (perméabilité du sol, continuité, accessibilité, appartenance au système slow/court) forment la structure principale. On peut citer le maillage bleu et vert accessible, les chemins et sentiers piéton et/ou cyclistes, certains espaces ouverts productifs collectifs – biens communs paysagers de l'agriurbanité.
  • La structure secondaire est formée par les éléments qui répondent à au moins deux des trois critères secondaires, en plus du critère de perméabilité.
  • Les éléments complémentaires sont des éléments de la matrice sécants à la structure, très importants néanmoins puisque c'est dans cette lisière que se joue son activation.

file Fig. 3

Identification de la structure existante

Pour mémoire, cette structure croise mais n'est pas identique à la Structure Ecologique Principale, dont l'objectif est la connectivité des écosystèmes indépendamment des usages anthropiques.

La première étape consiste à identifier la matrice perméable du territoire. Dans un deuxième temps, l'identification de la Structure principale part des catégories suivantes:

  • cours d'eaux navigables, de catégories 1 et 2 (gestion publique et servitude d'accessibilité sur les berges) et maillage bleu de gestion publique;
  • chemins piétons et cyclables de types voiries communales et servitudes de passage;
  • nœuds d'intermodalité des réseaux fast et slow;
  • parksystem et structures vertes publiques identifiés dans les documents réglementaires et indicatifs;
  • espaces ouverts productifs collectifs (ou biens communs paysagers de l'agriurbanité): jardins partagés, potagers publics…

Enfin, les composantes potentielles de la structure secondaire sont sélectionnées en fonction de trois critères: continuité, accessibilité, et pour les terrains agricoles, principes de l'agroécologie.

Les vérifications de ces hypothèses se font par des relevés de terrain (marche parfois accompagnée d'acteurs, prises de vues) et enquête auprès des Communes. C'est généralement à l'échelle de la commune que le territoire est connu, dans son épaisseur matérielle et immatérielle, avec le plus de finesse. C'est donc une entité centrale dans le travail de terrain de cette recherche.

Structure Potentielle

L'intégration de projets plus ou moins avancés portés par l'action publique permet de donner une dimension prospective aux analyses précédentes, de décrire la structure écopaysagère 'en gestation'. Sa représentation est évolutive à l'image d'un contexte très dynamique.

Pour cette étape les données sont récoltes par des enquêtes auprès des porteurs de projet : administrations publiques régionales et communales, associations, puis géoréférencées. La variété des situations rencontrées du point de la vue de la gestion des espaces ouverts est notable. En région Bruxelloise ils sont de la compétence d'un ou trois voire quatre services en fonction des Communes. En Région Flamande l'urbanisme est sous la compétence de l'environnement (VMM), mais certains projets d'espaces ouverts sont gérés par la planification du territoire qui est une autre division (VLM). En Région Wallonne les logiques sectorielles sont encore différentes. Cette fragmentation de la gouvernance des espaces ouverts constitue un défi.

file Fig. 4 Tableau récapitulatif des catégories d'éléments repris dans l'analyse de la structure écopaysagère

Matrice agroécologique

Principes

Pacte ville-campagne (Magnaghi, 2003), CPUL 16 (Selman, 2012) agriculture urbaine 17 (Donadieu, 2014): le système socio-spatial de l'agroécologie est un indice clé de l'existence de la biorégion. Comme pour la structure, la piste de la matrice agroécologique est suivie de façon très empirique au fur et à mesure de l'obtention de données et d'opportunités de rencontre avec ses acteurs. Ce maillage est spatial mais aussi – presque surtout – social. Sa 'cartographie' est extrêmement dynamique et ne saurait être exhaustive : un atlas de l'agroécologie bruxelloise ne pourra qu'être coconstruit – par ses propres acteurs en particulier – et dynamique.

La première étape de repérage de cette matrice est une cartographie du "maillage jaune" ou agricole métropolitain.

Il faut ensuite distinguer dans ces configurations celles qui sont effectivement de l'ordre de l'agroécologie. Les données sur la nature de l'économie agricole étant difficilement accessibles, nous procédons là encore par visites sur le terrain et auprès des administrations, associations, et porteurs de projets (BE, CoCreate, Regionale Landschappen, Terre En Vue, GASAP et assimilés, web…). C'est un travail de plongée dans l'épaisseur du territoire, qui peut conduire jusqu'à l'échelle de la parcelle et de très petits groupes d'acteurs. Ils sont tout aussi valides pour notre enquête : dans la logique systémique, il n'y a pas d'initiatives plus importantes que d'autres.

file Fig. 5 A Enquête sur le maillage agroécologique. Photos RdL

file Fig. 5 B Enquête sur le maillage agroécologique. Photos RdL

4. En quête des pratiques

De façon plus ou moins participante en fonction des projets, la recherche s'attache aux modalités de fabrique de quelques espaces de l'agroécologie et du naturbanisme à Bruxelles. Les objectifs sont d'explorer la biorégion à l'œuvre dans des pratiques d'une part, et de comprendre le rapport entre l'action publique et la fabrique de biens communs paysagers d'autre part, de façon à compléter par un volet opérationnel le questionnement sur la viabilité de l'horizon biorégional pour Bruxelles.
Cette partie peut permettre – partiellement – de combler les lacunes de l'exploration de l'espace vécu. L'analyse de quelques cas bruxellois s'alimente de références extérieures.

Nous avons choisi quelques cas parmi les projets de la programmation Feder portés par des acteurs publics et d'autres portés par des collectifs civils. Les processus, objectifs et états d'avancement différents de ces projets nous permettent d'instruire notre question de façon complémentaire.

Le projet Droh!me, parc récréatif et de nature d'ampleur métropolitaine de la programmation FEDER, nous donne l'opportunité de questionner l'intégration d'objectifs d'urbanité et de biodiversité, et la capacité d'un montage public-privé à garantir la vocation de bien commun d'un site patrimonial. Le travail effectué sur ce projet a principalement été fait de façon collective. Dans le cadre d'une recherche de l'équipe MLB LOCI sur les clairs obscurs des représentations de projet, nous avons produit une analyse des stratégies d'insularisation et/ou de mise en réseau qui sous-tendent les représentations (graphiques et écrites) produites par les porteurs du projet 18 Dans le cadre d'un travail préparatoire à la master Class Metrolab Urban Inclusion (janvier 2017) nous avons analysé l'accessibilité spatiale, écologique et sociale du projet (publication à venir). Ceci a permis de relever la divergence entre les éthiques environnementales sous-jacentes à l'action publique, qui engendrent des stratégies contradictoires de sanctuarisation et de mise en commun de la nature. Les travaux de la Master Class ont relevé de leur côté la problématique privatisation de cet espace public autrefois accessible librement. De fait l'hippodrome, par sa haute qualité environnementale, sa fonction de 'porte d'entrée de la forêt de Soignes', son importance dans la mémoire des bruxellois et son caractère patrimonial constitue sans équivoque un bien commun paysager. Il est en danger en tant que tel par le caractère exclusif d'une partie de sa programmation. Les étudiants de la Master Class ont proposé, pour dépasser cette tendance et garantir en somme la mission de l'action publique, l'insertion d'une entité garante de l'intérêt public dans le dispositif de maitrise d'ouvrage. Qui pourrait porter cette légitimité? Et surtout où placer le curseur de la définition de cet intérêt public, entre les trois pôles de la soutenabilité mis en concurrence sur ce site par la complexité institutionnelle bruxelloise?

Le Metrolab brabantSZenne, un des antécédents du Metrolab Brussels, est une tentative expérimentale de coproduction d'une infrastructure écopaysagère et de mobilité douce interrégionale au fil de la Senne et du canal. La présente recherche poursuit spécifiquement sur le territoire régional bruxellois l'étude qui a été menée jusqu'ici à l'échelle 'biorégionale' du bassin de la Senne. La question très pragmatique qui se pose est celle des conditions d'une maitrise d'ouvrage mixte – publique, privée, intersectorielle – autour d'un projet de bien commun paysager. Le projet brabantSZenne, dont le financement est arrivé à terme, continue à mobiliser un petit réseau d'acteurs publics et associatifs très actifs sur le terrain et qui l'intègrent à leurs objectifs respectifs. En participant à leur invitation à des visites, débats, ou négociations avec des propriétaires fonciers riverains, nous menons ici une observation semi participante d'un projet de naturbanisme ténu mais tenace.

Le projet Boeren Bruksel Paysans de FEDER et son cadre élargi du Plan Directeur interrégional Neerpede apportent la question de la charte paysagère comme outil de gouvernance – thématique sur laquelle nous menons une étude de références, alimentée également par l'animation des séminaires metrolab Ecological Urbanism et Pratiques et Politiques d'alimentation. En complément, une observation participante à la ferme du champ de cailles à Boitsfort 19, immersion dans la fabrique d'un bien commun paysager permet d'ouvrir le champ de la question de l'enjeu et des conditions de l'agroécologie à Bruxelles. Au-delà de la question d'une indispensable collaboration interrégionale, comment repenser la valeur du foncier agricole urbain? L'approche écologique de l'urbanisme appelle à un changement des critères de valorisation du sol : d'une surface à une épaisseur; de la propriété au bien commun et aux services qu'il apporte à la ville.

L'Abbaye de Forest, patrimoine dont la restauration est partiellement financée par FEDER, se trouve au cœur de nombreuses initiatives publiques et citoyennes de la Commune de Forest. Celle-ci a la particularité, devenue une marque de fabrique en Région Bruxelloise, de développer une expertise de projet urbain sur et à partir de la thématique de l'eau. Administration, chercheurs, associations, professionnels, habitants : l'eau est devenue un acteur-paysage. Si on en croit la littérature ( (Forman R. T., 2010) (Orff, 2016) (Tjallingii, 1996) (Thayer, 2003)…) il devrait contribuer à l'intégration des systèmes anthropiques et naturels, au dépassement des approches sectorielles et "expertes", et contribuer à produire des biens communs paysagers. Un suivi dans le temps long des processus en cours permettra de voir si cela se confirme à Bruxelles – et donc si l'eau y est un levier d'urbanisme écologique.

5. Conclusions

Une première question émerge du travail sur la structure écopaysagère. Quand elle n'est pas déjà identifiée (dans le cas d'éléments de la trame écologique régionale par exemple), et que l'élément structurant est un linéaire fin (petit cours d'eau, chemin) il faut lui attribuer une largeur – celle de sa lisière, du bord qu'elle active et/ou qui l'active. Nous avons pris un principe théorique lié à la métrique pédestre, la biorégion étant un projet de territoire local adapté à notre rythme biophysique. Le problème se pose pour toute délimitation précise d'un objet dans une logique systémique, et par extension pour l'identification de l'échelle de projet adéquate. La littérature parle parfois d'échelle paysagère ce qui en soi laisse la question ouverte ... Faut-il favoriser la multiplicité d'actions très locales – stratégie pointilliste développées par certaines villes comme New York pour son Infrastructure verte – ou viser une inversion paysagère plus radicale comme Genève qui met en place un maillage ouvert continu à vocation infrastructurelle? L'enquête sur les pratiques laisse penser qu'une véritable gouvernance paysagère – fondée sur les ressources du paysage mises en commun – émerge dans les interstices du territoire. L'observatoire citoyen du paysage, "création continue de connaissances relatives aux projets des uns et des autres" (Donadieu, 2014, p. 117), devrait contribuer à la transposer à l'endroit de l'urbanisme.

6. Bibliographie

  • BERG , P., & DASMANN, R. (1977). Reinhabiting California. Ecologist vol 7 n°10.
  • CHOAY, F. (1979). L'urbanisme. Utopies et réalités. Une anthologie. Poche.
  • CLERGEAU, P. (2007). Une écologie du paysage urbain. Apogée.
  • DE LESTRANGE, R. (2016). Le paysage comme matrice de la fabrique du territoire. Buenos Aires Genève Bruxelles Transposition(s). Louvain La Neuve: Presses Universitaires de Louvain.
  • DECLEVE, B., & DE LESTRANGE, R. (2016). A la recherche d'une infrastructure écopaysagère d'inversion territoriale. Bruxelles: LOCI UCL.
  • DONADIEU, P. (2014). Paysages en commun, pour une éthique des mondes vécus. Valenciennes: Presses universitaires de Valenciennes.
  • DONADIEU, P. (2016, décembre). Les sols peuvent-ils devenir des biens communs? Natures Sciences et Sociétés, pp. 261-269.
  • FORMAN, R. (2008). Urban Ecology and the arrangement of nature in urban regions. Dans M. Moshen, & G. Doherty, Ecological Urbanism (pp. 312-323). Harvad Graduate School of Design: Lars Müller.
  • FORMAN, R. T. (2010). Urban Regions, Ecology and Planning beyond the City. Cambridge: University Press.
  • MAGNAGHI, A. (2003). Le projet local. Mardaga.
  • MAGNAGHI, A. (2014). La biorégion urbaine. Petit traité sur le territoire bien commun. Eterotopi / Rhizome.
  • NAHRATH, S., & GERBER, J.-D. (2014, juin). Pour une approche ressourcielle du développement durable. Développement durable et territoires [En ligne], Vol. 5, n°2.
  • ORFF, K. (2016). Toward an urban ecology. New York: The Monacelli Press.
  • SELMAN, P. (2012). Sustainable landscape planning. The reconnection agenda. London: Routledge.
  • SGARD, A. (2010, Septembre). Le paysage dans l'action publique : du patrimoine au bien commun. Développement durable & territoires Vol1, n°2.
  • THAYER, R. L. (2003). Life Place Bioregional thought and practice. Berkeley: University of California Press.
  • TJALLINGII, S. (1996). Ecological conditions. Strategies and structures in environmental planning. Delft: TU Delft.
  • VIGANO', P. (2014). Les territoires de l'urbanisme; le projet comme productuer de connaissance. Métis Presses.

  1. On trouve dans la littérature une relative variété de définitions plus ou moins naturalistes (mettant l'accent sur les systèmes naturels) ou culturalistes (mettant l'accent sur l'importance du facteur anthropique). On peut proposer en synthèse les termes suivants : unité définie hors des logiques de frontières politiques par une spécificité d'intégration entre systèmes humains et non humains, à l'échelle médiane des unités paysagères. 

  2. Cette approche a pour but la valorisation des systèmes de ressource spécifiques à un territoire "et notamment des ressources communes, que celles-ci soient naturelles, infrastructurelles ou encore culturelles" (Nahrath & Gerber, 2014) 

  3. Concept qui nous vient des Quechuas, qui évoque une relation harmonieuse des êtres humains entre eux et la nature, repris par la pensée de la décroissance. 

  4. Produits de communs ou reconnus collectivement pour leurs valeurs (morales, esthétiques, et/ou sensibles) (Donadieu 2014) 

  5. Matrice a ici deux sens : celui du substrat, qui contient les éléments constructifs matériels et immatériels, et celui du principe cognitif et organisateur de projet.  

  6. En réaction à l'agroindustrie et plus radical que l'agriculture durable, l'agroécologie " privilégie le commerce de proximité, l'innocuité des produits agricoles, le bien-être humain et animal, et les valeurs de l'écologie politique et de l'altermondialiste." (Donadieu, 2014, p. 174) 

  7. Projets urbains liés à la production , protection, mise en valeur de "la nature" (P. Donadieu 2014)  

  8. La géologie de ce territoire compte parmi ses couches le bruxellien, sable spécifique de la formation de la région (partie moyenne de l’Éocène, début du Lutétien). Il ne concerne qu'une partie de l'aire métropolitaine mais son caractère naturel, sa spécificité locale, et la distance sémantique qu'il nous permet de prendre avec l'adjectif 'bruxellois' délicat à adopter pour les territoires flamand et wallon qui font partie de la métropole fonctionnelle en font un qualificatif intéressant pour notre biorégion en question! 

  9. "living-in-place means following the necessities and pleasures of life as they are uniquely presented by a particular site, and evolving ways to ensure long term occupancy of that site. A society wich practices living-in-place keeps a balance with its region of support trough links between human lives, other living things and the processes of the planet – seasons, weather, water cycles – as reavealed by the place itself. It is the opposite of a society wich "makes-a-living" through short term destructive exploitation of land and life."  

  10. Landscape ecology is the study of spatial variation in landscapes at a variety of scales. It includes the biophysical and societal causes and consequences of landscape heterogeneity. Above all, it is broadly interdisciplinary. The conceptual and theoretical core of landscape ecology links natural sciences with related human disciplines. (Forman R. , 2008) 

  11. Elle propose une alternative critique et humaniste au modèle économique globalisé à partir des idées de reterritorialisation et de territoire comme bien commun. (Magnaghi, La biorégion urbaine. Petit traité sur le territoire bien commun, 2014) (Magnaghi, Le projet local, 2003) 

  12. Terme proposé par E.O. Wilson pour évoquer l'intégration des systèmes naturels et humains dans une synthèse d'un nouvel ordre – une nouvelle nature. 

  13. De l'ordre de 2000km² si on croise les critères de l'aire métropolitaine fonctionnelle avec les entités paysagères et les sous-bassins versants. 

  14. En fonction des auteurs les critères de son identification divergent, les facteurs naturels pouvant être plus déterminants. 

  15. Structure spatiale d’un paysage et ses processus écologiques. (www.tramevertetbleue.fr

  16. Continuous productive urban landscape 

  17. " L'agriculture urbaine est devenue de plus en plus confuse au cours de ces dernières années. Initialement (…) définie comme les activités agricoles professionnelles des régions urbaines dont les productions étaient vendues aux consommateurs de la ville proche, ce qui supposait des exploitations intra-urbaines et périurbaines. La notion d'agriculture de proximité qui est ensuite apparue [en France] était ambiguë puisque la nature de cette proximité n'était pas précisée et semblait ignorer les singularités et les déterminismes urbains. Plus récemment et sous l'influence probable des médias, l'agriculture urbaine a désigné plutôt les activités agricoles amateurs, les jardinages et élevages intra et péri urbains, et notamment les jardins associatifs, communautaires, partagés et familiaux." (Donadieu, 2014, p. 168) 

  18. Texte intégral via ce lien  

  19. Dans le cadre du projet Saule (financement Innoviris) 

illustrations by Pam & Jenny — Website design & development by Variable